Estonie : l’avenir incertain de la cathédrale russe Alexandre Nevsky de Tallinn
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La Cathédrale orthodoxe Alexandre Nevsky a été construite entre 1895 et 1900 dans le cadre de la politique de russification de l’Estonie. Aujourd’hui elle est l’un des monuments les plus visités de la capitale estonienne et accueille chaque année des centaines de milliers de touristes et de fidèles.
Elle est louée depuis 2001 à l’Église orthodoxe chrétienne d’Estonie, rattachée au Patriarcat de Moscou par une décision du conseil municipal dirigé à l’époque par Jüri Mõis, maire de Tallin membre du parti de centre droit estonien Isamaaliit, et rassemblant au sein de deux alliances électorales, Rahva Valik et Rahva Usaldus, le Parti de la Réforme et des Modérés ainsi que des responsables politiques russes issus de l’importante communauté russophone d’Estonie.
Cet accord de mise à disposition à titre gracieux donnant lieu au transfert des biens de cette cathédrale orthodoxe à l’Église rattachée à Moscou a été octroyé à l’époque l’Estonie se préparait à adhérer à l’Union européenne et les responsables politiques craignaient que les questions soulevées par la minorité russe et l’Eglise orthodoxe ne viennent entraver cette adhésion.
La décision prise en 2001 a donc sans aucun doute été obtenue dans un climat de confusion et sous pressions russes. Influencée par la politique intérieure, elle l’a été aussi par les intérêts des entreprises. Au début des années 2000, le milieu des affaires de Tallinn était encore très engagé et dépendant du commerce avec la Russie et tributaire du montant de ses droits de douanes.
En 2004, lorsque l’Estonie a adhéré à l’Union européenne, les discussions sur les droits de douanes ont disparu. Dès lors, au gré des relations entre la Russie et l’UE et suite à l’invasion de la Crimée, du Donbas et de l’Ukraine, la subordination de l’Église orthodoxe estonienne au patriarcat de Moscou est devenu progressivement une source majeure de polémique dans le débat public estonien.
En 2024, la ville de Tallin a résilié unilatéralement le bail de locaux de bureau au 64, rue Pikk, là où se trouve la cathédrale.
Fin juin 2026, des modifications apportées à la législation estonienne sur les Églises et les congrégations sont entrées en vigueur. Elles interdisent aux organisations religieuses estoniennes d’être placées sous l’autorité d’un chef spirituel étranger représentant une menace pour la sécurité de l’Estonie.
Les organisations religieuses ont jusqu’au 28 décembre pour mettre leurs activités en conformité avec les nouvelles exigences. A défaut, le ministre de l’Intérieur pourra engager une procédure de dissolution forcée de l’organisation religieuse.
« Symbole arrogant de la russification »
Mais début juillet, le ministre de l’Intérieur estonien, Igor Taro (parti libéral Eesti 200), a mis les pieds dans le plat : « À qui profite le fait de continuer à louer la cathédrale Nevsky à l’Église de Moscou, en tant que représentante officielle du criminel de guerre Kirill [le patriarche de l’Eglise orthodoxe russe, proche soutien de Vladimir Poutine] en Estonie ? » s’est-il interrogé, relançant du même coup le débat sur l’avenir de la cathédrale Alexandre-Nevski et les propositions sur son déménagement, sa démolition, sa transformation en musée ou même son intégration plus étroite à la culture estonienne.
L’historien Lauri Vahtre (membre du parti conservateur de centre droit) a ainsi proposé mi-juillet sur les réseaux sociaux que la cathédrale Nevsky soit vendue et déplacée afin de la faire disparaître du centre historique de la capitale : « On pourrait alors l’installer ailleurs, et tous ceux qui l’aiment tant pourraient venir le voir, y entrer et grimper dessus. Tallinn serait ainsi débarrassée d’un symbole arrogant de la russification » a déclaré L’historien au media public estonien ERR.
L’entrepreneur estonien Tiit Pruuli est quant à lui l’un des partisans de la transformation de l’église en musée. « Qu’il s’agisse d’un musée consacré à la russification ou d’un musée consacré à la religion, la question pourrait faire l’objet d’un débat. Personnellement, je pense qu’un lieu neutre et informatif sur les questions religieuses serait utile. Il existe de nombreux bons exemples à travers le monde », écrit Tiit Pruuli sur les réseaux sociaux.
Raison d’État ou État de droit
Le 24 juillet, le maire adjoint de Tallinn, Tiit Terik (Parti du Centre), a de son côté déclaré que la ville a conclu un accord valide avec la congrégation et qu’il n’existe aucun fondement juridique permettant de le résilier.
« Certaines clauses prévoient la possibilité de résilier le bail, mais à ce jour, aucune des deux parties n’a enfreint les termes de celui-ci. Si nous agissons en tant qu’État de droit et que nous respectons les accords, nous ne disposons actuellement d’aucun fondement juridique pour résilier le bail », précise le maire adjoint au média ERR.
Le déroulement de la guerre en Ukraine et la menace russe sur Narva et plus largement sur les trois pays baltes plaident de manière évidente l’éviction de l’affectataire russe actuel de la cathédrale ; comme ce fut le cas en 2022 et 2023 avec la dissolution de l’Église orthodoxe russe d’Ukraine.
Au delà de cet aspect sécuritaire, les propositions sur l’avenir de l’édifice révèlent une culture estonienne qui se cherche entre les héritages du luthéranisme allemand, de la russification et d’une identité européenne, très récente.
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A propos
Photo : Samuli Lintula / Wikipedia