La Grande Mosquée de Paris a 100 ans
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Si elle est aujourd’hui la plus ancienne mosquée de France, la Grande Mosquée de Paris n’en est cependant pas la première. Dans les faits et non dans le lieu, elle succède à une construction érigée en 1856 au cimetière de l’Est parisien, l’actuel cimetière du Père Lachaise, dans le XXe arrondissement de Paris.
Le bâtiment érigé à cette époque n’était pas exactement une mosquée mais plutôt un monument à l’intérieur d’un enclos réservé à l’inhumation des musulmans, construit à la suite de la guerre de Crimée (1853-1856) en « remerciement à l’Empire ottoman ». Peu entretenu, son mauvais état suscita en 1914 l’envie de la part du sultan ottoman Abdul Hamid de construire un nouvel édifice. Mais la guerre éclata…et le projet fut abandonné.
Après la Première guerre mondiale, la France victorieuse a de nouveau la volonté de rendre hommage à ses soldats et notamment à tous ceux qui, venus de nos colonies, s’étaient battus sous la bannière du drapeau tricolore [1]. C’est dans ce contexte que se concrétise l’idée d’édifier la Mosquée de Paris que l’on connait aujourd’hui.
Plusieurs raisons ont nourri cette décision :
- des visées politiques : ce fut d’abord l’aspiration d’une France coloniale à devenir une « puissance musulmane », un projet soutenu entre autres par le maréchal Lyautey, et ensuite, durant les années de guerre et celles qui suivirent, se forgea en France le devoir de mémoire de la République. Ainsi le devoir d’honorer la mémoire des musulmans de l’espace colonial, morts pour la France (les tranchées et les champs de bataille ayant entrainé quelques 100 000 d’entre eux) et le souci de commémorer leur héroïsme conduisirent à élever des monuments à vocation cultuelle et funéraire, en respect des rites consacrés par la religion et les usages musulmans. C’est ainsi, par exemple, que l’on édifia en 1916 une mosquée provisoire en bois à Vincennes, puis en 1919, dans le cimetière de Nogent-sur-Marne, au sein du carré militaire où étaient enterrés les soldats musulmans, une koubba [2].
- des intentions philanthropiques d’islamophiles…particulièrement celles du journaliste Paul Bourdarie [3]et de l’architecte Maurice Tranchant de Lunel [4].
Mais malgré ces motivations il faudra plusieurs années pour que la décision aboutisse à son exécution.
Quatre ans de chantier
La cérémonie devant fixer l’orientation de la mosquée vers La Mecque est organisée le 1er mars 1922. Puis, la première pierre de la Grande mosquée de Paris est posée en octobre 1922 en présence du maréchal Lyautey, résident général du protectorat français au Maroc de 1912 à 1916, et de représentants du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de l’Égypte, de la Turquie, de la Syrie, de l’Inde, de la Perse, de l’Afghanistan, de l’Azerbaïdjan et du Caucase.
Quelques 450 artisans venus du Maghreb seront appelés pour travailler sur le chantier du bâtiment qui s’élève, selon les plans de trois architectes français (Robert Fournez, Maurice Mantout et Charles Heubès), sur un terrain donné par la Ville de Paris, à l’emplacement de l’ancien hôpital de la Pitié, datant du début du XVIIe.
L’édifice religieux pouvant accueillir jusqu’à 1 000 fidèles se trouve au coeur du bâti de l’Institut musulman regroupant autour de la mosquée, une bibliothèque et une salle d’étude et de conférences.
Quatre ans s‘écoulent. Le 15 Juillet 1926, l’ensemble est inauguré en présence du président Gaston Doumergue ; du sultan du Maroc, Moulay Youssef ; du maréchal Lyautey ; du recteur Kaddour Ben Ghabrit et de nombreux dignitaires du monde égyptien, africain, oriental.
À cette occasion, de nombreux cadeaux précieux furent offerts : un lustre et un tapis de laine par Moulay Youssef ; un tapis par Réza Pahlevi, shah d’Iran ; deux minbar, l’un par le roi Fouad 1er d’Egypte, l’autre par Lamine Bey de Tunis.
Emblème architectural du courant orientaliste
Parangon de l’architecture mauresque, l’Institut musulman s’annonce par son minaret, son dôme octogonal, ses toits verts de brique vernissée, ses murs d’une blancheur immaculée. Le modèle référent privilégié fut celui de la mosquée Qaraouiyine de Fès, la plus ancienne et la plus prestigieuse mosquée université du Maroc, fondée au IXe siècle.
Le minaret rappelle celui de la mosquée Zitouna, autre mosquée prestigieuse, la plus importante de Tunis. Sur environ 7500 m2, l’Institut musulman regroupe un ensemble d’espaces dévolus aux différentes activités de son fonctionnement.
Près de la moitié de sa superficie est réservée aux jardins, organisés selon le plan des jardins andalous. Un havre de paix et de beauté qui fait le lien entre les différents espaces.
L’Institut musulman est avant tout un lieu de culte. Une vaste salle de prières, salle hypostyle (salle à colonnes) selon la tradition des mosquées dites de plan arabe, reçoit le vendredi vers midi, une grande partie de la communauté musulmane pour la prière la plus importante de la semaine.
On y accède par une cour lumineuse, pavée de dalles de marbre blanc, couverte depuis peu d’une toiture amovible, et bordée de colonnes reliées par des arcs outrepassés.
Les portiques qui encadrent cette cour sont couverts de poutres de bois de cèdre, venu de l’Atlas marocain. Les artisans maghrébins ont orné les murs de zelliges [5] et de frises épigraphiques réalisées dans le stuc, matériau utilisé également pour le décor des chapiteaux des portiques.
Des salles d’ablutions, pour femmes et pour hommes, assurent le rôle qu’occupait autrefois la fontaine à ablutions située au centre de la cour.
Plus loin, la bibliothèque. Une salle spacieuse dont une partie des murs est occupée par des vitrines de livres. Elle fait office de salle de mariage…c’est ainsi, qu’en 1946, y fut célébré l’union de Rita Hayworth et de l’Aga Khan.
Ailleurs, une salle de conférences qui accueillit, dans les premières années, des réunions et des cours donnés par des orientalistes, les lettrés du Tout-Paris conviés par le recteur de l’Institut musulman.
Aujourd’hui, au sein de l’établissement, l’Institut Al-Ghazali dispense des cours d’enseignement de la langue arabe, des cycles de conférences et s’attache à la formation des imams et des aumôniers.
Enfin, pour répondre à sa fonction de lieu d’accueil, on conçut à l’époque de sa construction des logements pour les hôtes. Des espaces attenants y furent adjoints : un hammam et un café mauresque, l’un et l’autre toujours en activité et ouverts à tous.
Partout, le décor est extrêmement soigné. Les portes monumentales ornées de marqueterie de bois, la richesse chromatique des zelliges et des vitraux, les frises épigraphiques, les colonnes et les chapiteaux ouvragés, les perspectives savantes, l’alternance de zones de pleine lumière et de zones d’ombre,…autant d’éléments d’une esthétique qui renvoie à l’orientalisme, courant artistique et littéraire des années de sa création.
Dérogation à la loi de 1905
La construction de la Grande mosquée de Paris a été financée, outre les dons de musulmans, majoritairement d’Afrique du Nord, par l’État français à travers la loi du 19 août 1920 qui accorde suivant le rapport d’Édouard Herriot une subvention de 500 000 francs du Ministère des colonies pour la construction de l’Institut musulman de la mosquée de Paris.
Cette loi déroge alors au principe de laïcité édicté par la loi de séparation des Églises et de l’État adoptée en 1905.
Pour contourner cet obstacle juridique, le gouvernement français utilise un décret du 27 septembre 1907 laissait la possibilité au gouverneur général de l’Algérie de déroger à la loi de 1905 et de subventionner le clergé en fonction d’un « intérêt public et national ».
C’est à une institution ayant son siège en Algérie française, la Société des Habous [6] des lieux saints de l’islam, qu’est confiée le 19 août 1921 la construction et l’administration de l’institut musulman de la mosquée de Paris.
Cette société de droit musulman fondée à Alger le 16 août 1917 devant le cadi de la première circonscription d’Alger agit pour le compte du sultan du Maroc, du bey de Tunis et du mufti d’Alger. Elle a pour objet d’organiser le pèlerinage annuel de la Mecque à partir de l’Afrique française du Nord, de contrôler les pèlerins et de leur assurer des conditions réglementées de sécurité et d’hygiène.
Mais afin de pouvoir légalement recevoir la subvention, un nouvel acte de cadi modifie ses statuts pour la transformer en association régie par la loi de 1901 ayant également pour buts la construction d’une mosquée et d’un Institut musulman à Paris.
L’association des Habous des lieux saints de l’islam est née. Son président, Si Kaddour Ben Ghabrit, deviendra le premier recteur de la Grande Mosquée de Paris.
Une mosquée française d’obédience algérienne
Depuis 1922, l’Institut musulman de la mosquée de Paris est placé sous l’autorité d’un recteur. Selon les statuts de la Mosquée ce dernier doit obligatoirement être Français.
Ami du maréchal Lyautey, théologien et haut fonctionnaire algérien, son premier recteur, Si Kaddour Ben Ghabrit (1868 -1954) occupe successivement des fonctions dans la magistrature en Algérie, puis diplomatique pour la France avant d’entrer, dans le cadre du protectorat, au service du sultan du Maroc. Il est inhumé dans les jardins de la Grande mosquée de Paris.
Au début des années 60, la société des Habous est en Algérie, qui était encore française. Chargée de désigner les Recteurs successifs cette institution est encore aujourd’hui à Alger et continue à désigner le Recteur de l’Institut musulman de la mosquée de Paris.
C’est elle qui a nommé le 11 janvier 2020, l’actuel recteur, Chems-Eddine Mohamed Hafiz, avocat franco-algérien, membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH).
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[1] Il semble en réalité que dès 1916, un comité réuni autour du sénateur Édouard Herriot préconise une telle intention.
[2] Une koubba est un petit édifice de forme cubique élevée sur la tombe d’un pieux personnage. Celle de Nogent-sur-Marne, construite en 1919, fut restaurée en 2011
[3] Paul Bourdarie (1864-1950) fut un des membres fondateurs et le premier secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences coloniales ; fondateur de la Revue indigène ; professeur au Collège libre des sciences sociales ; délégué général de l’Association cotonnière coloniale ; membre du Conseil supérieur des Colonies…
[4] Maurice tranchant de Lunel (1869-1932) architecte des monuments historiques du Maroc, conservateur des monuments historiques…
[5] Le zellige est une mosaïque dont les éléments, appelés tesselles, sont des morceaux de carreaux de faïence colorés. Ces morceaux de terre cuite émaillée sont découpés un à un et assemblés sur un lit de mortier pour former un assemblage géométrique.
Le zellige, utilisé principalement pour orner des murs ou des fontaines, est un composant caractéristique de l’architecture berbère et arabo-andalouse, présent principalement au Maroc et en Espagne.
[6] Les Habous publics ou privés désignent des biens concédés par legs à des fondations religieuses. et des Lieux saints de l’islam
