Les russophones de Lettonie ne croient pas au « Monde russe » de Poutine
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À quelques jours du scrutin, les russophones de Rezekne, une ville à forte minorité russophone de l’est de la Lettonie, refusent de se présenter en communauté opprimée, même si certains critiquent la politique de Riga ou restent sensibles aux discours du Kremlin.
« Nous n’avons pas besoin d’aide ici, nous pouvons régler nos problèmes nous-mêmes » dit à l’AFP Igors Nazarovs, 45 ans, alors qu’un orchestre local fait vibrer la rue principale de la ville, à 50 kilomètres de la frontière russe.
Interrogé sur les propos récents de Vladimir Poutine affirmant que les droits des russophones sont « bafoués » dans les pays Baltes, il balaie l’argument : « Ici, c’est une culture à part, une terre à part ».
Dominée à travers les siècles par les chevaliers teutoniques, la Pologne, la Suède et la Russie, la Lettonie avait acquis sa première indépendance en 1918.
Si les premiers Russes s’y installent dès le XVIIe siècle, leur arrivée massive date de l’annexion soviétique (1944-1990), marquée par la déportation de dizaines de milliers de Lettons. Ce passé nourrit toujours de vives tensions.
Aujourd’hui, les russophones représentent plus d’un tiers des 1,8 million d’habitants de ce pays membre de l’Otan et de l’UE, et dans sa région orientale, la Latgale, ils sont près de la moitié.
« Russki mir : Niet ! »
A Daugavpils, deuxième ville du pays, d’environ 80.000 habitants dont 90% russophones, Inna Plavoka se rappelle bien le début de la guerre lancé par la Russie contre l’Ukraine.
« Le 24 février (2022), ma vie a été divisée en un ’’avant’’ et un ’’après’’. (...) Aujourd’hui, je m’identifie clairement à la Lettonie et à ce pays, en aucun cas à la Russie » déclare-t-elle à l’AFP.
Pour cette rédactrice en chef du média indépendant Tchaïka (Mouette), de plus en plus de russophones pensent comme elle.
Si en 2022 elle dit avoir connu ceux qui croyaient que Poutine viendrait en Lettonie « pour les sauver » en leur proposant son « Russki Mir » (le ’monde russe’ et/ou la ’paix russe’) aujourd’hui elle ne connaît personne qui dirait « Oui, je le veux ».
« Tout le monde comprend avec quoi ce ’monde russe’ rime », souligne-t-elle, ajoutant que les récentes chutes de drones sur le territoire letton ont aussi changé l’état d’esprit des gens.
Fracture générationnelle.
Dans les locaux de l’association Communauté russe de Lettonie, Alekseï Vassiliev, candidat du parti russophone Harmonie aux législatives du 3 octobre, désigne des portraits de Lénine et Staline. « C’est l’histoire des gens qui vivaient en Union soviétique » se justifie-t-il.
Tout en se disant attaché à la Lettonie, il dénonce la situation des "non-citoyens".
Car faute d’avoir passé les examens de langue et d’histoire lettones, ces résidents permanents, majoritairement russophones, ne possèdent ni la citoyenneté ni une autre nationalité. Ils représentent encore près de 9% de la population et restent notamment privés du droit de vote.
S’ils votaient, ils feraient naître ’le plus grand groupe parlementaire au Saeima (Parlement)’, avance le candidat qui critique aussi les mesures prises par Riga depuis 2022 pour réduire l’influence russe, de la généralisation de l’enseignement en letton au retrait des monuments soviétiques.
Longtemps fidèle au parti Harmonie (Saskaņa), disparu du Parlement en 2022, l’électorat russophone vote aujourd’hui de manière plus dispersée, avec un soutien plus marqué aux partis porteurs d’un vote protestataire ou représentant ses intérêts.
Propagande pro-russe
En Latgale, la région la plus pauvre de Lettonie (pays le plus pauvre des trois États baltes), l’aide à l’Ukraine est souvent dénoncée par une partie de la population russophone au regard des difficultés économiques locales, sans pour autant que cela se traduise par un soutien au Kremlin.
Courtisant cet électorat, Vjaceslavs Stepaņenko, chef de file de la liste locale du parti populiste Suverena vara, accusé par ses détracteurs de sympathies pro-russes, fustige le coût du soutien : « Ce serait bien que cette aide des pays européens soit pour nous », lance-t-il.
À quelques mètres, le député Juris Viļums (Liste unie, centre-droit au pouvoir) distribue ses tracts. Mené par le Premier ministre Andris Kulbergs, ce parti domine les sondages et devrait diriger la future coalition, maintenant l’orientation de la Lettonie.
Pour lui, l’influence du Kremlin persiste par manque d’alternatives : « Le problème majeur (...), c’est la propagande », explique-t-il, rappelant que les frontaliers captent les radios russes ou bélarusses.
Concernant les non-citoyens, il se dit conscient des défis de l’intégration : une partie des russophones « est déjà intégrée (...), une autre partie ne l’est pas, et j’ai peur qu’elle ne le soit jamais ».
Sous l’œil du Kremlin
Le déroulement de la campagne électorale est également suivi de près par le Kremlin. Le magazine « The Insider » a identifié les personnes, au sein de l’administration du dictateur du Kremlin Vladimir Poutine et de l’ambassade de Russie en Lettonie, qui supervisent le réseau d’agents en Lettonie et sont chargées d’influencer les élections.
Né à Kaliningrad, Vladimir Balobaïev, 38 ans, serait le responsable des pays baltes au sein de l’administration Poutine.
En 2015, il était directeur général du Centre d’information et d’analyse des pays baltes, par l’intermédiaire duquel étaient financés les soi-disant « journalistes indépendants » des pays baltes. Il a par exemple versé des honoraires à Andreï Solopenko, rédacteur en chef du site « Baltnews », désormais interdit dans l’Union européenne. En 2025, un tribunal de Riga l’a condamné à 280 heures de travaux d’intérêt général pour avoir enfreint les sanctions imposées à la Russie.
En 2016, Balobaïev est devenu directeur adjoint du Centre d’études sur l’Europe de l’Est de l’université Kant de Kaliningrad. C’est là qu’il a publié un article scientifique intitulé « La transformation du système politique polonais ».
En 2019, Balobaïev a quitté Kaliningrad pour s’installer à Moscou et a commencé à travailler au sein de l’administration présidentielle. Il est rapidement devenu chef du département de la coopération avec les institutions de la société civile au sein de l’Administration des relations interrégionales et culturelles avec l’étranger.
En décembre 2020, Poutine lui a décerné le grade de conseiller d’État de 3e classe de la Fédération de Russie.
A propos
Sources de l’article AFP et Insider