«Une démocratie doit être une fraternité. Sinon, c’est une imposture.»Antoine de Saint-Exupéry

 

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  • Publié le 13 novembre 2020
  • Mise à jour: 18 novembre 2020

Des caricatures à la caricature : avoir le courage de vivre libre

Il y a quelques jours, Olivier Mongin et Jean-Louis Schlegel, anciens responsables de la revue « Esprit », ont adressé une mise en garde dans une tribune au « Monde », aux nombreux responsables politiques tenter d’« exhiber les caricatures » de Mahomet, écrivant que cela « relevait d’une opération démagogique, oubliant qu’une partie immense du monde se sent profondément outragée ». Il nous semble en effet qu’il ne faille pas ignorer leur avertissement car on ne peut écarter totalement dans la vague anti-française que l’on voit déferler dans les pays musulmans, la part d’un ressentiment sincère de populations étrangères, étrangères à notre culture et à nos modes de vie et qui vivent cette réitération de caricatures comme l’incompréhension offensante de ce qu’ils sont, de ce qu’ils croient. La démagogie consisterait alors à assimiler ces populations aux terroristes et autres jihadistes qui les oppriment aussi et même parfois autant qu’ils s’en prennent aux citoyens, aux valeurs et aux institutions françaises et « occidentales ». Mais une telle mise en garde, même si elle est juste, ne tranche pas le débat sur la caricature et la liberté de caricaturer.

À la différence de l’icône religieuse ou du portrait des beaux-arts, il n’échappe à personne que le genre de la caricature, fusse-t-elle exécutée par un artiste, n’est jamais là pour plaire mais pour désigner, moquer, expliquer, incarner. Souvent schématique, elle exagère ou déforme des traits physiques considérées comme caractéristiques de la personne. La presse l’utilise abondamment depuis le XIXe siècle mais on ne doit pas oublier qu’elle a aussi été utilisée pour répandre des idées provocantes, intolérantes ou violentes en désignant des parties de la population ou même les habitants d’un autre pays comme des ennemis. La propagande anti-juive de la première moitié du XXe siècle en donne un sordide exemple d’où surgit immédiatement la question : en quoi les caricatures danoises et françaises de Mahomet et leur republication ne sont-elles pas aussi assimilables à de la propagande ?

Pour s’en expliquer, il faut d’abord se rappeler cette histoire des caricatures qui commence au Danemark avec un modeste écrivain danois, auteur de livres pour la jeunesse. Guère connu au-delà des frontières de son pays, Kare Bluitgen, tel est son nom, militant de gauche, décide en 2005 de raconter la vie du prophète Mahomet dans un livre pour les enfants. Rien de bien méchant, non ? Mais malgré tous ses efforts, il ne trouve personne qui accepte d’illustrer son ouvrage. C’est alors que pour lui donner un coup de pouce, un journal danois décide de lancer un concours pour trouver des illustrateurs, libres de représenter Mahomet comme ils l’entendent. Plusieurs dessinateurs répondent à l’appel du journal, le quotidien Jyllands-Poste et douze caricatures y sont publiées le 30 septembre 2005. La plupart des dessins sont anodins, mais deux d’entre-eux montrant le prophète portant une bombe au lieu d’un turban et en personnage armé d’un couteau flanqué de deux femmes voilées de noir, vont déclencher la crise. Celui représentant Mahomet, la tête enveloppée d’un turban en forme de bombe à la mèche allumée est exécuté par Kurt Westergaard qui vit depuis sous protection policière. Ces douze dessins seront ensuite republiés par Charlie Hebdo en 2006. Début septembre 2020, la veille de l’ouverture du procès des attentats de 2015, Charlie Hebdo avec en Une « Tout ça pour ça », reprend également une caricature du prophète dessinée par Cabu, assassiné dans l’attentat du 7 janvier 2015 : réprobation d’une part de l’opinion publique française et déferlement de haine contre la France et le président Emmanuel Macron dans les pays où le religion musulmane est majoritaire voire d’État.

Si la republication des caricatures de Mahomet en France a les énormes retentissements que l’on connait, il faut rappeler qu’en 2005, comme c’est le cas aujourd’hui pour la France, il était aussi reproché au Danemark de mener une guerre contre les musulmans. À l’époque, à Damas, Beyrouth, Téhéran, en Indonésie, au Nigéria, les produits danois sont boycottés, les drapeaux brûlés, les ambassades attaquées... Il y a des dizaines de morts. Les attentats terroristes du 11 septembre commis 4 ans plus tôt étaient encore dans tous les esprits, sentiment de peur et d’horreur pour les uns, fanatisme et revanche inassouvie pour les autres. L’opposition identitaire entre l’occident et l’orient terre d’islam dans un besoin irrépressible pour chacun de faire justice par des actes ou des discours n’a jamais été plus caricaturale que dans les années qui ont suivi le 11 septembre. Les portait photo (et non dessinés) de Georges W Bush, érigés en caricatures de l’occident, brandis comme l’incarnation du mal - y étaient brûlés en place publique, comme ceux d’Emmanuel Macron aujourd’hui.

On comprend alors que c’est le support sur lequel se déploie la caricature qui lui confère son caractère. Une caricature sur un mur est un tag ou une affiche. Dans une manifestation, c’est une banderole, un support de revendication. Figée sur le mur comme dans le livre, promenée dans la rue, la caricature est l’illustration d’une pensée et sa répétition, sa duplication, la volonté d’affirmer cette pensée de passer un message, jusqu’à devenir la propagande que nous avons évoqué plus haut. La caricature de presse, celle des quotidiens du XIXe siècle comme les dessins de Charlie Hebdo, est une interprétation de l’information. Elle n’a de sens et d’intérêt d’être que pour illustrer une actualité. Il était évident pour Charlie Hebdo de republier ces caricatures : outre de commémorer l’attentat de ses locaux et ses victimes innocentes, la couverture illustre l’événement de l’ouverture du procès des attentats de janvier 2015, en en rappelant le motif. Pour autant la caricature y a t-elle perdu son sens et doit-elle être condamnée ? Evidemment non. La caricature est l’une des modalités de la liberté d’expression. Mieux encore, de par son caractère spontané, elle est la caricature même de cette liberté d’expression car ceux qui s’y exercent savent mieux que quiconque la représenter dans ce qu’elle a de plus riche, de plus étendu, de plus expressif, de plus imaginatif, de plus transgressif, de plus instantané. Aussi quand la liberté d’expression et la liberté de la presse sont réunies sous les même traits, on ne peut que s’incliner devant ce courage à braver le temps, à prendre le risque du moment sans vouloir, ni chercher, à le répéter. N’est-ce pas le courage de vivre et de vivre libre que d’accepter cela ?

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