«Sur le chantier de ces valeurs toujours neuves, pour ces combats de chaque jour qui se nomment liberté, égalité, fraternité, aucun volontaire n’est de trop.»François Mitterrand

 

Cet article est en consultation libre

  • Jean-Louis BISCHOFF
  • Publié le 17 juillet 2019
  • Mise à jour: 6 septembre 2019

Zoom sur le sacré

Le sacré n’existe pas en dehors de l’homme. Fondement essentiel de tous les phénomènes religieux, il suppose et implique toujours un homme qui en fonction de ses croyances ou de ses valeurs définit ce qui est à ses yeux sacré. Cela implique que la frontière entre le sacré et le profane soit toujours mobile. Il dépend donc du désir de l’homme mais aussi du choix des sociétés dans lesquelles il vit. Explications.

Le sacré semble renvoyer, d’abord, depuis les analyses de la philosophie religieuse du XIXe siècle, à un ensemble d’expériences subjectives de la personne qui, à l’occasion d’états affectifs particulièrement intenses, d’exaltation ou de frayeur, prend conscience d’être reliée à des réalités suprasensibles. C’est ainsi que William James [1] rattache l’expérience intime du sacré à une constellation de sentiments. Pour lui, le sacré apparaît d’abord comme une expérience affective oscillant entre un enthousiasme lyrique et une paix sereine [2]. Rudolf Otto, quant à lui, rattache le sacré à une structure émotionnelle a priori, le numinosum (le numineux [3]), qui se rapporte à l’impression qu’a la conscience d’être conditionnée par une force indépendante de sa volonté, le « tout Autre ». Mais loin de se manifester comme univoque, l’expérience du numineux apparaît ambivalente et bipolaire : d’un côté le numineux est relation à un mysterium tremendum, sensation d’effroi panique devant une grandeur incommensurable ou une puissance souveraine, d’un autre, il est appréhension d’un mysterium fascinans qui s’exprime par des forces d’attraction vers quelque chose de merveilleux et de solennel. Le frisson sacré évoque cependant toujours la présence d’une énergie (orgé en grec), de quelque chose de tout autre qui nous arrache à nous-mêmes et nous trouble. Toujours selon Rudolf Otto, deux formes dominantes de ritualisation du comportement sacré peuvent être relevées. Dans la première, le sacré se trouve privilégié à une expression dionysiaque où confluent surtout des excitations physiques, des formes d’exaltation du moi pouvant aller jusqu’à la violence ou l’extase, censées accompagner le contact avec le surnaturel. Dans la seconde, au contraire, le sacré se voit davantage pris en charge par une expression apollinienne [4] marquée par la gravité intérieure, la calme solennité et le respect voués à une puissance tutélaire.

Le sacré oscille donc entre un pôle dominé par l’altération du vécu, l’exaltation du moi donnant naissance au « sacré d’excès » et un pôle marqué par l’accentuation de distances et de coupures avec la puissance invisible : « le sacré de respect ». Celui-ci est caractérisé par une prise en charge plus marquée de l’intériorité.
En ce lieu de notre écrit, une précision mérite incontestablement d’être apportée : l’expérience du sacré ne reste jamais privée ou intime comme l’écrit Jean Jacques Wuneburger [5] : « partagée par les membres d’une communauté, l’expérience du sacré aboutit à une mise en forme collective par l’intermédiaire de mythes, de symboles et de rites religieux ». Le sacré devient institution dans le temps et l’espace : La messe a par exemple lieu le dimanche dans un lieu réservé à cet égard (lieu qui s’oppose au monde profane), elle suppose des gestionnaires officiels du sacré (les prêtres) et une communauté de fidèles suivant des rites (entendus au sens de répétition de gestes destinés à reproduire des tonalités affective précises) de « mythes-mensonges », (entendus au sens de mensonges disant des choses essentielles sur l’humaine condition ; Marie-Madeleine pour les chrétiens, Pénélope dans la mythologie grecque).

Sur ce point il convient d’avoir à l’esprit ce que Roger Caillois appelle la « pan-sacralisation » et que Jean-Jacques Wunenburger résume de la sorte : « Beaucoup d’activités sociales donnent lieu aujourd’hui à des expressions paroxystiques, individuelles ou collectives qui prolongent, imitent ou remplacent les rites sacrés. Les moyens de transport (voiture, moto), de communication et de reproduction électronique (musique) sont recherchés pour retrouver, à travers les émotions extrêmes qu’ils procurent, les changements d’état et la violence liés à la transe. De nombreux rassemblements collectifs de musique […] retrouvent ainsi l’atmosphère de dépossession et d’effervescence d’archaïques fêtes religieuses […] Ces entreprises de re-sacralisation peuvent être porteuses de simulacre ou d’illusion. »

Nous signalons, pour notre part, que Michel Lacroix, dans un ouvrage intitulé Le culte de l’émotion, a également, à sa manière propre, fustigé la correspondance qu’on pouvait établir entre sur-stimulation sensorielle et expérience du sacré. Nous dirons simplement que les avertissements lancés par Roger Caillois, Jean-Jacques Wunenburger ou Michel Lacroix doivent être entendus. En même temps, il est difficile de ne pas voir dans un certain nombre de phénomènes des traits religieux indicatifs de certains transferts de sacralité. Nous proposons, en conséquence, au lecteur, l’interrogation qui suit : dans le souci de construire des chemins de rencontres spirituelles ou religieuses, il nous paraît décisif de ne pas mépriser certains phénomènes. S’ils sont porteurs de confusion, ils ne doivent, en effet, pas nous autoriser à oublier (ce que les auteurs suscités reconnaissent d’ailleurs) qu’ils témoignent néanmoins d’un besoin de dépasser un monde étroitement domestiqué et d’un désir de ne pas fixer l’existence autour des seuls impératifs d’adaptation. La dimension ambiguë de ces entreprises de re-sacralisation, fussent-elles parfois frappées du sceau de la confusion, ne nous donne-t-elle pas, en conséquence, plus à penser qu’à mépriser ? Pour répondre à la question, Roger Bastide nous fournit une ligne de travail précieuse : « après une longue période de développement de l’athéisme, ou seulement d’abandon à la différence (nos contemporains se rendent compte) de l’existence, en eux, d’un vide spirituel à combler et [constatent] à partir de ce sentiment de vide qu’une personnalité qui ne s’enracinerait pas dans une sorte d’enthousiasme sacré ne serait en définitive qu’une personnalité châtrée de ce qui constitue une dimension anthropologique universelle et constante [6] ».

Marcel Neusch [7] précise, à sa manière propre, les propos de Bastide : « Il se peut que le sacré ait été enfanté par la crise d’un monde sécularisé. La réplique qu’il représente est d’abord le signe d’une insatisfaction. En cela, il a valeur positive. On sait qu’aucune avancée ne peut se produire en l’absence d’inquiétude. Pour naître à Dieu, il faut avoir éprouvé l’angoisse de ne pas pouvoir se saisir soi-même. Mais si le sacré est l’expression d’une attitude réactive face à un monde désenchanté, il peut aussi, par les figures qu’il prend, bloquer l’ouverture à la foi qui est accueil d’une figure telle que Dieu se la donne. A cet égard, le sacré est un rival, même si on doit lui reconnaître la possibilité de devenir un allié. Le “saint” fait meilleur ménage avec le profane qu’avec le sacré, car le profane écarte toute confusion avec les idoles. Dans le cas du sacré, cette confusion est toujours possible, ce qui comporte l’inévitable risque d’une dégradation de la foi. On s’en tiendra donc, jusqu’à plus ample informé, à enregistrer l’ambiguïté du sacré et à indiquer, comme tâche, sa nécessaire purification. Un monde désenchanté ? Il ne souffre pas encore d’un vide de dieux. On serait plutôt enclin à penser qu’il y a un trop plein. » [8]

Jean louis Bischoff
Docteur en philosophie - PHD/HDR

[1Cf. L’expérience religieuse : essai de psychologie descriptive,, Paris, Alcan, 1906.

[2Voir L’expérience religieuse  : essai de psychologie descriptive, Alcan, 1906, p. 424.

[3Cf. Le sacré, Paris, Payot, 1949.

[4Selon Nietzsche, propre à Apollon, c’est-à-dire caractérisé par l’ordre, la mesure, la sérénité (opposé à dionysiaque).

[5Jean-Jacques Wunenburger, né le 28 août 1946, est un philosophe français spécialiste de l’image et du sacré.

[6Roger Bastide, Le sacré sauvage et autres essais, Paris, Payot, 1975.

[7Marcel Neusch était un religieux assomptionniste français contemporain. Docteur en philosophie et en théologie, il fut un des spécialistes francophones de saint Augustin.

[8Marcel Neush, Aujourd’hui Dieu, Desclée de Brouwer, Paris, 1987, p. 32.

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