«La République c’est le droit de tout homme, quelque soit sa croyance religieuse, à avoir sa part de la souveraineté. »Jean Jaurès

 

La polémique enfle autour de la subvention accordée par Strasbourg au projet de mosquée du Millî Görüs

Dénoncé par Gérald Darmanin, le vote de la subvention de 2,5 M € accordée par la mairie de Strasbourg au projet de mosquée de la fédération musulmane turque Millî Görüs, suscite interrogation et émoi dans la classe politique. Accusée de soutenir le projet d’une organisation musulmane "séparatiste", la maire EELV de la capitale alsacienne, Jeanne Barseghian a rejeté cette accusation en arguant qu’elle n’a « jamais été alertée sur ce projet ».

Lundi 22 mars, par 42 voix contre 7, le conseil municipal de Strasbourg a voté une délibération approuvant « le principe d’une subvention » de 2,563 millions d’euros « pour la construction » de la mosquée Eyyub Sultan située dans le quartier de la Meinau. La construction de ce lieu de culte d’un montant total de 32 millions d’euros, dont un peu plus de 25,6 millions pour la mosquée elle-même, est portée par la Confédération islamique Millî Görüs (CIMG), une fédération musulmane turque dans le collimateur du ministre de l’intérieur, notamment pour être l’une des quatre fédérations musulmanes à avoir refusé de signer la Charte des principes de l’islam de France du Conseil Français du Culte Musulman.
La réaction de Gérald Darmanin ne s’est pas fait attendre. Dans la nuit de lundi 22 à mardi 23 mars, il s’en est pris sur Twitter à la « mairie verte de Strasbourg », l’accusant de financer une « mosquée soutenue par une fédération (…) qui défend un islam politique ». Encore sur Twitter, le ministre s’est récrié : « Vivement que tout le monde ouvre les yeux et que la loi séparatisme soit bientôt votée et promulguée. » Mardi 23 mars matin, il a demandé à la préfète du Bas-Rhin, Josiane Chevalier, de saisir la justice administrative au sujet de cette délibération. Voilà pour l’évènement médiatique, penchons-nous sur les faits et les accusations.

Une mosquée peut-elle recevoir des subventions publiques ?

Si sur la majorité du territoire français, en vertu de la loi de 1905, il est interdit à l’État de financer les cultes (et la construction des lieux de culte), en Alsace-Moselle, c’est possible. Les trois départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle sont toujours soumis au Concordat napoléonien qui ne sépare pas les Églises de l’État : lors de l’adoption de la loi de 1905, l’Alsace et la Moselle étant toujours allemandes, cette loi ne s’y est donc pas appliquée et ne l’est pas depuis.
En Alsace-Moselle, les collectivités participent donc au financement des lieux de culte. Ainsi à Strasbourg, entre 2008 et 2020, le budget global consacré aux cultes a atteint environ 22 millions d’euros, dont 8.6 millions d’euros pour le culte protestant, 7.7 millions d’euros pour le culte catholique, 3.7 millions d’euros pour le culte musulman (dont 858 000 euros pour la construction de la Grande mosquée), 950 000 euros pour le culte israélite et 44 000 euros pour le culte orthodoxe.
En vertu du principe d’égalité de traitement pour les cultes non concordataires, le culte musulman y est financé au même titre que les cultes concordataires depuis 1999.
La subvention que pourrait verser la mairie strasbourgeoise au projet de construction de la mosquée Eyyub Sultan représente 10% du montant des travaux, soit un pourcentage habituel pour la subvention des lieux de culte, toutes confessions confondues, de la capitale alsacienne.

Quel est l’histoire de ce projet ?

Dans un communiqué de presse la Ville de Strasbourg indique que la communauté turcophone est aujourd’hui sans lieu de culte reconnu et que l’association Millî Görüs est propriétaire du terrain du projet depuis 1996. Le communiqué souligne que le permis de construire de la mosquée Eyyub Sultan a été accordé en 2013 et la première pierre posée en 2017, en présence du Maire Roland Ries, de l’ancien préfet Jean-Luc Marx, de représentants de l’ancienne majorité et opposition municipale, dont Olivier Bitz adjoint en charge des cultes, ainsi que de l’ancienne maire Fabienne Keller.

La mairie indique ensuite que ce projet devait être financé à 100% par des fonds privés, mais les financeurs initiaux, dont le gouvernement turc, se sont retirés ces dernières années, si bien que le chantier, faute de financements s’est quasiment arrêté. C’est ce qui aurait conduit l’association Millî Görüs à demander un financement aux collectivités locales car apprend-t-on dans ce communiqué : les autres collectivités - la Collectivité européenne d’Alsace ainsi que la Région Grand Est - ont elles aussi été sollicitées pour co-financer la construction de la mosquée. A cette heure elle ne l’ont pas fait et Gérald Darmanin entend bien les en dissuader.

Que sait-on de la fédération musulmane Millî Görüs

La fédération Millî Görüs a été fondée à la fin des années 1960 par l’ancien Premier ministre turc Necmettin Erbekan un ancien mentor d’Erdogan. À cette époque, la Turquie était laïque. Adepte des traditions islamiques rigoristes, l’association s’est développée en Europe, notamment en Allemagne, et donc en Alsace sur le modèle qui est projeté à Strasbourg, c’est à dire : un lieu de prière, la mosquée, auquel est agrégé des fonctions socio-culturelles (musée, dispensaires, locaux associatifs, et souvent une école). L’association gère en France plus de 70 mosquées et est une des 9 fédérations membre du Conseil français du culte musulman (CFCM).
Mais tout comme le Comité de coordination des musulmans turcs de France, directement rattaché au ministère turc des affaires religieuses, l’association Millî Görüs a refusé de signer fin décembre 2020 la charte de l’islam de France voulue par l’exécutif français. Une troisième fédération, le mouvement Foi et pratique, proche des prédicateurs rigoristes du Tabligh, a également refusé. « Certaines déclarations contenues dans la charte portent atteinte à l’honneur des musulmans, avec un caractère accusatoire et marginalisant », avaient ainsi estimé les trois fédérations dans un communiqué commun, sans préciser quelles déclarations étaient visées.
Aujourd’hui, Gérald Darmanin a déclaré sur BFMTV : « Nous considérons, nous, que cette association, n’est plus capable d’être dans le monde représentatif de l’islam de France ». Le ministre a affirmé qu’il y avait, « particulièrement à Strasbourg (...), des tentatives d’ingérence extrêmement fortes dans notre pays, de la part notamment de la Turquie », en écho à une mise en garde d’Emmanuel Macron, faite mardi sur France 5, contre des tentatives d’ingérence de la part d’Ankara lors de la prochaine élection présidentielle.

Que répond la mairie de Strasbourg ?

Lors d’un point presse, mardi 23 mars, la maire écologiste Jeanne Barseghian a d’abord indiqué que ce projet de mosquée est un projet ancien : « il ne date pas de ma mandature » mais « d’une dizaine d’années » a-t-elle rappelé. Elle s’est par ailleurs étonné que le ministre de l’Intérieur s’adresse à elle « par voie de tweet ». Jeanne Barseghian a également insisté sur le fait que le texte adopté lundi 22 mars stipulait que le versement effectif de la subvention, qui fera l’objet d’un second vote, était conditionné à la présentation d’un « plan de financement » clair, notamment par rapport aux demandes faites aux autres collectivités, de savoir quelle est la provenance des autres types de financement, ainsi qu’une réaffirmation des valeurs de la République. Elle ainsi indiqué que Millî Görüs va en effet solliciter l’aide de la Collectivité européenne d’Alsace et de la région Grand Est à hauteur de 8% chacune. Si les garanties ne sont pas apportées, le versement de la subvention ne sera pas voté, a assuré lors du même point presse Jean Werlen, élu strasbourgeois chargé des cultes.
Si Gérald Darmanin « a des choses et des éléments à nous transmettre » sur Millî Görüs, « qu’il le fasse », a conclu l’élue écologiste en soulignant qu’« avant le tweet publié ce matin par le ministre de l’Intérieur, l’État n’avait formulé jusqu’ici aucune contre-indication sur ce projet, ni aucune alerte concernant les porteurs ».

Crédits photo :
- illustration de l’article : Ivan Capecchi/Actu Strasbourg`
- Chantier : Rue89Strasbourg

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